17 févr. 2010

DÉCORATION INTÉRIEURE


LE FUTRIN



Cette année encore, le futrin d’intérieur a été plébiscité par les acheteurs d’objet insolites et décoratifs. Il faut dire qu’avec ses nouvelles couleurs pastel et sa gamme très complète d’accessoires, le futrin rénové ne manque pas d’atouts. Surtout, sa taille a été repensée par ses deux concepteurs, Valérie d’Angulasse et Bernard Toucourt. 

« Nous avons voulu le rendre plus fonctionnel et plus urbain » nous expliquent les deux designers, avant d’ajouter :

« C’est vrai que les anciens modèles trouvaient d’avantage leur place dans le jardin ou sur la terrasse, c’est pourquoi nous avons réduit la taille des ouïes latérales et des réservoirs de graisse, ainsi que le longeron en teck qui soutien les deux hélices de plexiglas. L’ensemble est plus compact, mais les performances restent inchangées. »

A la rédaction, nous avons testé le modèle « Ambassador », et c’est vrai que le résultat fut à la hauteur de nos espérances : Les quatre rétro-balais jouent parfaitement leur rôle et, mis à part une imperceptible vibration au niveau des rotules lorsqu’on change d’accessoires -par exemple quand on remplace une bûchette par un peigne de trapéziste- l’ensemble est remarquablement équilibré et procure une sensation de confort et de bien-être immédiat. Que dire de plus, si ce n’est que la robustesse à toute épreuve des deux engrenages principaux laisse augurer une longévité hors norme, impression confirmée par la garantie de cinq ans qui accompagne chacun de ces engins uniques. On achète un futrin pour soi, mais aussi pour ses enfants et ses petits enfants. 

Le prix est le seul point faible de cette splendide invention : il faut compter débourser entre 2800 et 4000 nouveaux urils environ selon les options, mais comme le souligne Bernard Toucourt : « Quand on achète un futrin, on n’achète pas seulement un objet, on achète aussi du rêve ! »

 



NOUVELLES PARUTIONS


LES AMANTS D'INGOLSTADT



Roman de Jean Luc Langelot


Le Danube est véritablement le personnage principal de ce roman fleuve que nous livre comme chaque été Jean-Luc Langelot, avec une ponctualité remarquable. Le Danube et ses innombrables boucles qui enserrent tel un anaconda teutonique les fragiles créatures que sont Georg et Graziella.  Fragiles et fiers, timides et fermes, petits et maigres, routiniers et pantouflards, Georg et Graziella s’ennuient et s’amenuisent lentement dans une vie brouillardeuse et lugubre, sans horizon, sans même une sortie à Ikea pour égayer leur dimanche. De ce néant humide monte pourtant une plainte sourde et lancinante, un mugissement animal et profond, celui de l’amour quand même, de l’amour malgré tout. C’est le point de départ d’une longue quête (conquête ?) de l’autre au cours d’une croisière en péniche sur le beau fleuve marron. Une question se pose alors dans toute son acuité : ces naufragés du cœur auront-ils assez de gilets de sauvetage ? Nous ne pouvons vous dévoiler toute la complexité de l’intrigue, mais seulement vous faire apprécier ce superbe passage de la page 845 :

« ...Graziella tourna alors son regard délavé vers Georg. Il était seul à la barre et sa silhouette falote semblait se dissoudre dans la nuit gorgée de silence. Le battement sourd du moteur se mêlait à celui de son coeur et un mot gonfla ses lèvres tel une engelure ravivée par le froid :

Pourquoi ? Pourquoi cette course folle à bord de cette péniche à l’étrave vermoulue ? Pourquoi toute cette eau partout ? Pourquoi cette fumée âcre et noire qui s’échappe de la soute ? Georg tourna à son tour ses yeux pâles vers Graziella et toussa avant de prononcer cette phrase sibylline : « Le rivage est encore loin, mais l’orage est pour bientôt ». Le moteur eut alors un dernier gémissement et l’ampoule électrique s’éteignit tandis que forcissait le courant sous la coque aux planches disjointes. »

 Du grand Langelot, sans doute son roman le plus achevé et le plus personnel dans lequel il semble enfin se dévoiler, lui, l’homme, et ses blessures secrètes qui suintent pour notre plus grande joie au gré de ces pages légères comme les feuilles d’automne.  986 pages. 89,90€, chez Alain Delon Editeur.





 


LA LÉGENDE PLAQUÉE OR


SAINT TAPIOCA




Saint Tapioca


Religieux Mexicain (Zacatecas 1785-San Luis Potosi 1841).

Après des études classiques de pompes funèbres, Saint Tapioca (de son vrai nom Ramon Cortázar Y Mozar) rompt avec son milieu social et se consacre aux riches, avec lesquels il décide de vivre, adoptant leurs coutumes et leurs habits du dimanche. Son action se heurte néanmoins à l’opposition de la populace qui n’a de cesse de se plaindre et de réclamer du pain. Heureusement, avec l’aide des banques et des investisseurs étrangers, il parvient à mater la révolte des Peones (journées du 6 et 7 novembre 1829) et à rétablir la dictature de droit divin. Nommé Ministre du culte et de la culture par le Général Gañacho, il fait preuve d’une habileté politique remarquable et élimine ses rivaux en jouant aux chaises musicales. Il dote ensuite le pays d’églises monumentales et entreprend la construction de la Cathédrale de Mexico sur les anciens vestiges de la cité Aztèque. Inaugurée par le grand père de Louis Mariano, l’édifice est un chef d’œuvre entièrement réalisé en pâte d’amande polychrome du plus bel effet. Il n’a hélas pas résisté aux intempéries ni à la voracité des fidèles. 

Martyrisé par sa femme qui lui réclame une pension alimentaire exorbitante, Saint Tapioca meurt finalement de chagrin un 14 juillet et son corps est découpé en petits morceaux selon son désir, afin de laisser un maximum de reliques à la postérité.

Canonisé par Pie VII par inadvertance, on lui doit également un précis de permis de conduire et une Vie de Madame Paule.

Sa statue est encore visible au centre commercial « El Rascal » d’Acalpuco.





LA DERNIÈRE ÉCLUSE


un roman de Patricia Chevrette


Nous nous étions fait écho dans ces pages du précédent opus de Patricia Chevrette, « La valise du boulanger », roman autobiographique dans lequel nous assistions à l’éclosion d’une plume alerte et incisive, pleine de bonhomie à l’évocation de son enfance passée à Issoudun dans la cave de son grand-père. Elle nous revient cette fois avec une fiction basée sur des faits réels, l’histoire d’une femme paraplégique qui reprend goût à la vie après un terrible accident d’accordéon. Dans ces terres glacées du Nord qu’elle affectionne, Patricia Chevrette brosse le portrait juste d’une femme humble mais autoritaire, carbonisée par la passion secrète qui la lie à Joseph, dit « La fouine », le fils unique du rebouteux local. Ce dernier fera tout pour briser cette idylle naissante dans l’œuf et multipliera les mauvais sorts à l’encontre de l’héroïne -qui n’est jamais nommée par son prénom- Patricia Chevrette l’appelle tout simplement « Elle » tout au long de l’intrigue. Nous ne dévoilerons pas la fin, surprenante, ou un mystérieux auto-stoppeur -« Il »- finira par délivrer « Elle » des griffes de son tortionnaire avant de mourir, délivré, le pouce en l’air, au pied d’un gros camion Scania transportant une mystérieuse cargaison d’escargots.

Un roman âpre, jamais gratuit, où le sens de l’observation et la concision des phrases exploitent avec justesse une moisson de sentiments ordinaires poussés à leur paroxysme, mais lentement, progressivement, 

comme le mascaret luisant d’un fleuve hypnotique.

Nous ne pouvons résister à la tentation de vous livrer un extrait de cette prose merveilleuse :

« ...Elle regardait par la fenêtre. Le parc. Les feuilles humides. Elle regardait par la fenêtre l’humidité des feuilles du parc. La fenêtre, pensait-elle, quelle simplicité ! Ouvrir la fenêtre. Sortir dans le parc. Marcher dans les feuilles humides jusqu’à en avoir le vertige. Mais non. Pas maintenant. Il fallait qu’elle renonce à ce projet fou. Elle devait patienter encore un peu. Patienter derrière la fenêtre, derrière le parc, derrière le vertige.

Elle regardait. La fenêtre. Le parc. Elle était seule. Toute seule derrière sa fenêtre.... »

On ne ressort pas indemne d’un tel ouvrage. Il faut du temps pour le digérer, mais il trouve petit à petit le chemin de notre âme et change notre vision des choses, imperceptiblement. Il fait partie de ces livres rares qui émergent de l’horizon morose de la pensée, véritables bornes kilométriques de notre parcours terrestre qui nous indiquent toute la distance à parcourir jusqu’à notre accomplissement ultime.

Un livre à lire avec ses yeux, mais aussi avec des lunettes sur le cœur.






 


PARTONS UN PEU

L'ARRIÈRE PAYS TARBUFFLOIS



La région de Tambusc-Flocaille est réputée depuis des temps séculiers pour le charme débonnaire des ses habitants (les Buscainfloqués) qui vivent encore de nos jour comme savaient le faire nos aïeuls, au rytme apaisant des saisons et des menstrues. Ignorant le stress des grandes villes, les Buscainfloqués se reproduisent paisiblement mais abondamment, peuplant de leurs trognes  réjouies les doux vallons de la campagne environnante. 

Ah ! La campagne Buscainfloquette ! 

Goethe lui-même l’avait admirée et chantée lors de son retour d’Italie dans les célèbres « Elégies  au fromage de tête » qui passent pour apocryphes, mais dont l’authenticité saute aux yeux une fois que l’on est immergé dans l’ambiance bucolique de cette contrée rurale. Un des temps forts de la vie des Buscainfloqués, à part le championnat de sanglots et le concours du plus long pantalon, est la cueillette des champignons géants au mois de vidumbre. Tous les paysans des fermes alentours revêtent pour l’occasion leurs plus beaux habits et partent à la recherche des pleurotes et autres agarics gigantesques qui parsèment les berges des cours d’eau et coiffent l’horizon de leurs chapeaux élégants. Ils ne sont guère durs à dénicher en effet, et la récolte proprement dite tient plus de l’abatage que de la cueillette, mais qu’importe. Un seul de ces ascomycètes peut régaler des centaines d’autochtones durant des mois. Il convient cependant de ne pas se tromper : certains de ces géants éphémères peuvent se révéler toxiques, et c’est alors des  villages entiers qui sont décimés s’il s’agit d’amanites ou qui basculent dans la folie s’il s’agit de Psilocybes. On peut ainsi visiter les ruines pittoresques de ces hameaux abandonnés jonchés de squelettes, mais il est strictement interdit de ramasser ou d’emporter des ossements, par respect de l’environnement. 

Une fois l’hiver venu, les Buscainfloqués s’enkystent au fond de profondes citernes et on ne les voit plus ; la contrée perd alors beaucoup de son attrait. Et puis il y a les loups. C’est pourquoi nous ne saurons trop vous conseiller de visiter le Tambusc-Flocaille l’été, et surtout l’automne car les tarifs des hôtels sont plus avantageux. Evitez les chambres d’hôtesses aux mœurs douteuses et préférez plutôt le camping cavernicole si vous ne trouvez rien d’autre. On peut également louer des  carabanes, sorte de cabane sans roues, mais le confort est moindre.




16 févr. 2010





LES FRITES EN GELÉE DE L'ONCLE PAUL

En cette fin d'hiver, étonnez vos amis avec un plat familial et chaleureux, facile à réaliser, et qui fera revivre le temps d'une soirée l'ambiance torride de vos vacances au camping Le Goémon.

Pour ce faire, disposez dans des ramequins individuels (que vous aurez généreusement graissés au préalable) quelques poignées de belles frites toutes chaudes et dorées en couche successives. Salez, poivrez. Dans une casserole, préparez un litre de gelée au madère. Laissez refroidir quelques minutes et versez-la ensuite sur les frites, jusqu'à ras-bord. 

Mettez le tout au réfrigérateur pendant quatre heures. Juste avant de servir, démoulez sur une assiette et ajoutez une noisette de mayonnaise pour la décoration.

Précisons que cette recette accompagne parfaitement la charcuterie et les fromages, ainsi que les tripes à la mode de Caen. Pour ceux qui sont soucieux de leur cholestérol ou qui la trouve trop riche, on peut remplacer la mayonnaise par un brin de persil. 

Cher Oncle Tobie, 


Je suis Aymeric L., de Talence.

Je me suis décidé à vous écrire après avoir pu mesurer les indiscutables progrès  que ma voisine, Madame  Drain, a fait depuis vos séances d' hypnose. Elle est ruinée, certes, 

mais a retrouvé toute sa vigueur et ce sourire enfantin qui la différencie désormais de ce morceau de moût de veau auquel je pensais naguère lorsque je la croisais dans l'escalier. C'est dommage qu'elle n' ait plus les moyens de vivre dans notre immeuble, il est vrai, cossu. Si je vous écris enfin, c'est que ma vie est une suite ininterrompu d'échecs amoureux. Comme tout le monde,  me direz vous, en spectateur aguerri des passions humaines. Le problème, c'est que cela survient toujours deux ou trois mois après  que je me sois  installé avec  l' être aimé, sous le même toit, et que notre vie commune semble un paradis permanent. Je me dois de vous dresser un tableau de ce que je pense être, de ce que je sais être, le reflet de ma personnalité dans l'oeil de verre de mon interlocuteur. Je vais bientôt avoir 40 ans. J'ai fait de brillantes études de droit international, mais il  y a dix ans, j'ai changé de cap, pour un métier créatif où je m'épanouis pleinement, dans la reconnaissance de mes pairs et aussi la certitude d'un confort matériel qui n'est pas négligeable. Je suis engagé dans de nombreuses oeuvres caritatives, pour lesquels je me dévoue sans que cela soit une sorte de passe droit moral.

J'effectue avec soin le tri de mes ordures. Le compost n'a plus de secret pour moi. J'utilise ma voiture que lorsque c'est réellement nécessaire. J'aime les enfants, et je peux passer de longues heures à promener mes neveux et nièces dans les musées comme dans les salles de cinéma où je sais rire de bon coeur avec eux en regardant des films commerciaux. Je sais, lors d'une soirée entre amis, ne pas m'appesantir sur le bricolage, le football ou bien des sempiternelles histoires où je rive le clou de mes collègues de travail, ayant toujours le beau rôle, étant toujours la victime d'un complot mettant en péril ma légendaire bonne foi. Je suis de gauche, mais n'ai rien contre une ouverture avec le Modem et les écolos car le principal est d'arriver à la victoire, même si je doute de l'issue. Je prends soin de mon corps. Chaque matin, 100 pompes me maintiennent dans une vivacité de guêpard. j'ai une alimentation équilibrée, bio sans exagérer, me nourrissant aussi des fruits et légumes que je cultive à la saison sur un lopin de terres tout proche.

Je  parle  6 langues dont 4 couramment. Je me tiens au courant de l'actualité artistique et culturelle, préservant toujours du temps pour lire les nouveautés. Quand j'aime une femme, je suis tendre, mais fort aussi, dirigeant sans être directif. Mes cadeaux sont toujours le fruit d'une réflexion, la preuve que j'écoute ce qu'elle me dit, lorsqu' elle croyait que j'avais oublié ce petit indice. Ma passion est brûlante, mais je la tempère juste avant qu'elle ne devienne une mélasse de pathos, d'opéra rock en carton pâte. Sexuellement, je suis une oreille tout ouïe, à l'écoute des moindres soupirs, des moindres variations, et si d'aventure, j'étais victime d'une panne, je sais en rire, et non pas m'autoflageller en attendant que l'on me réconforte.Je suis honnête, sans être idiot, lucide, sans être froid, responsable, sans paternalisme. Et pourtant, malgré toutes ces constatations qui pourraient paraître vaniteuses mais qui sont le fruit d'une profonde auto-analyse, arrive toujours le soir où rentrant à la maison, je trouve sur la table de chevet de mon amour absente ce mot " je n'en peux plus, j'ai besoin de réfléchir un peu", ce qui sonne toujours le glas de notre idylle. Que dois je faire, Oncle Tobie ? Où est la faille ? J'avoue que je ne sais plus quoi faire. J'ai eu dans l'idée de me retirer au Guatemala pour ouvrir un dispensaire pour non-voyants frigides et diabétiques , ou même vivre des aventures sans lendemains avec des filles de passage, mais je ne puis m'y résoudre. La disparition subite d'Emma, mon dernier amour, a laissé un vide dans mon coeur comme le garde meubles de madame Drain qui a reçu la visite ce tantôt d'un huissier zélé. Aidez moi, Oncle Tobie, quoiqu'il m'en coûte.




La réponse d'Oncle Tobie



Petit fumier. Minable. Vous avez vainement essayé de m'avoir. Béni oui oui. Chacal des steppes. Figurez vous que ce matin même, avant que je reçoive votre courrier, Emma, votre ex petite amie, est venue me consulter. Elle vient déjà depuis quelques semaines, et a eu le temps de me raconter les faits terribles qui vous sont à charge. Elle m'a avoué votre soudaine transformation. Les efforts qu'elle a fait pour surpasser sa douleur. Votre indifférence aussi, presque sadique. Et lorsqu'elle vous a demandé de faire quelque chose pour que cela cesse, vous avez tout simplement ignoré ses conseils. Celle d'une femme aimante. Elle n'a pas pu supporter plus longtemps cette chose répugnante qui stagne en vous. Car Aymeric, il faut qu'enfin vous vous l'avouiez à vous même : lorsque vous trouvez enfin l'harmonie, vos doigts se mettent à puer l'échalote. On se croirait dans la section cuisine d'un centre de formation et d'apprentissage de deuxième zone. C'est dégoûtant. Vos vêtements en sont imprégnés. Emma m'a ramené une de vos dernières lettres d' amoureux éconduit, j'ai dû la tenir avec une pincette, en me bouchant le nez. Vous êtes un bouillon cube aux légumes vivant. Une sorte d'ode lacrymal aux bulbes alliacées. C'est simple, dans un hypermarché, les barquettes d'onglets s'extirperaient des armoires réfrigérées pour vous suivre à la trace. J'ai pour vous la plus profonde aversion. Derrière votre perfection feinte, se cache un tonneau de lie des flacons de Maggi frelatés.  Non je ne garderai pas cette fois ci la distanciation nécessaire à l'exercice de ma profession. Je vous laisse, avec un dernier conseil, car ça commence à sentir le râgout ici : tentez désormais de séduire des femmes atteintes de sinusite permanente, peut être accepteront elles le calvaire de votre présence. Non mais des fois.





Monsieur le préfet,


Ayant acquis une concession à perpétuité d'un terrain dans le cimetière de Vatan ( Berry), où monsieur C., mon père a été enterré le 17 mai 2009, je vous prie de vouloir m'accorder l'autorisation de faire exhumer et réinhumer ses restes dans le dit cimetière.

Veuillez agréer, Monsieur le préfet, l'assurance de mes sentiments les plus respectueux.

                                                                                                                Hortense V.



La réponse d'Oncle Tobie


Maman, je t'ai déjà expliqué que cette rubrique est un espace thérapeutique, et en aucun cas le réceptacle de nos petits conflits familiaux. De plus, je dois te le rappeler, c'est mon frère Tristram qui est préfet, pas moi. Moi je suis le raté de la famille, le Jacques Lacan de la cour des miracles, le confesseur patenté des tracas inextricables comme tu as eu la bonté de me le  rappeler alors que nous levions tous nos verres pour fêter la nouvelle année. J'en profite pour te dire que je ne viendrai pas pour la galette des rois, car je vais à Stockholm recevoir un prix pour l'ensemble de ma carrière. En plus je n'ai jamais eu la fève, contrairement à mon frère qui les collectionne dans une petite boîte en loupe de noyer que tu lui as offert pour la circonstance. Je te remercie encore pour le pullover trop grand, je m' en suis servi temporairement pour boucher une fuite dans le velux après les intempéries du milieu de la semaine, ces dernières ayant endommagé irrémédiablement le tableau représentant les étapes physiologiques  du choléra offert à ta belle fille pour ses quarante ans. 




Cher Oncle Tobie, 


Je me permets de vous écrire, poussée par ma voisine  Florence T. , votre patiente depuis deux ans déjà, qui est transformée depuis que vous la suivez. Elle ne boit plus que 3 litres d' eau de vie par jour, ce qui est vraiment un progrès considérable.

Voilà la raison de ma missive. Je suis née dans un pays en guerre, et fus expulsée du ventre de ma mère par le souffle d'une bombe qui me projeta dans une cheminée, heureusement éteinte, cheminée qui m'a protégé lorsque la maison s'est effondrée sur toute ma famille ainsi que la sage femme et les trois amies de ma soeur de 8 ans qui jouaient dans le salon. Cinq années plus tard, le ferry sur lequel l'on m'avait placé avec la totalité de l'orphelinat en partance pour une zone plus stable fut torpillé et nous ne fûmes qu'une dizaine à réchapper à ce désastre. La paix revint, et plus tard, je rencontrais un gentil garçon qui malheureusement mourut écrasé par un tramway alors qu'il venait  me demander en mariage. Je regarde  parfois son alliance tordue avec mélancolie. Je trouvais un emploi stable dans une conserverie de sardines, quand une citerne d'huile d'olive céda, noyant toutes les ouvrières de la chaîne, alors que je prenais ma pause réglementaire en  grillant une cigarette. Effrayée par les cris venant de l'atelier, je jetais mon mégot au hasard mettant le feu au service comptabilité. Ma malveillance non préméditée fit 9 morts. 

J'essayais de retrouver goût à la vie, et rencontrais Bernard M., qui fut le premier à créer une boîte de saut à l'élastique dans les gorges du Verdon. Je crois que je n'ai pas à vous expliquer la fin tragique qui fut la sienne, succédant aux drames que je vous ai narré, faisant fi d'un certain nombre de castastrophe, affective, personnelle, extérieure.

Ne vous y trompez pas. Je suis suréquipée pour la résilience. Tous ces traumatismes glissent sur moi comme  de l'eau sur une toile cirée. Et puis j'ai déjà fait une analyse, au terme de laquelle mon psychanalyste fut retrouvé une balle de petit calibre dans le crâne sur son divan. Alors, me demanderez vous, pourquoi vous écrire, pourquoi tirer la sonnette d' alarme. Et bien voilà. Je vis avec Victor depuis 12 ans. Je n'ai pas peur qu'il tombe du toit en le réparant où qu'il ait un accident de voiture, car il est hémiplégique. Il est doux, calme, réservé, mais nous avons tous les ans une dispute récurrente dont j'aimerai bien me passer. Voilà. J'ai planté jadis dans notre jardin des églantiers, qui tous les ans, nous apporte plusieurs kilos de cynorrhodons que je transforme parfois en jus, souvent en confiture. Et là vient l'objet de notre désaccord : Victor soutient qu'il faut une fermentation de 48 heures pour que les fruits deviennent plus tendres. Moi je pense plutôt  qu'il faut de 4 à 5 jours. Rustica, auquel nous sommes abonnés, parle de 6 jours. Télérama confesse que trois suffisent amplement. Pourriez vous trancher ce noeud de discorde, cher oncle Tobie ?

                                                                                                                                                                                   Micheline Q.


La réponse d'Oncle Tobie


à la vue des nombreuses péripéties tragiques auxquelles votre entourage semble inexorablement lié, je ne prendrai pas le risque de vous contredire.

Je vous donne donc ma propre recette. Le fruit du cynorrhodon renferme beaucoup de vitamine c, de pectine, de glucose, de tanin bien sûr, d'acide citrique et malique.

En cela elle constitue un véritable rempart à nos petits désagréments. Pour ma part je place les fruits dans un peu d'eau, puis au frais et je remue de temps en temps pour que toute la masse soit humide. Je laisse fermenter comme vous 4 à 5 jours, les fruits sont devenus tendres, il est temps de les passer au tamis. On aura bien sûr préalablement débarrassé les fruits de leur duvet et de leurs graines. La cuisson est la même que pour une gelée d'arbouse ou de groseilles, il faut compter 750 grammes de sucre pour un kilo de purée de cynorrhodon. Je vous laisse, je dois expliquer à un autre patient les joies du carrelage thermoplastique. Toutefois, attention. L'absorption régulière de cette confiture

peut être fatale.


15 févr. 2010










Ne soyons pas dupes. La fin du monde approche. C'est le marasme, la chienlit, la dèche, la panade. Avez vous dans votre entourage un seul être humain qui n'ait mal ni au dos, ni au ventre, ni à la tête, ni un cumul de ces trois maux ? La planète meurt, les chinois préparent en secret la troisième guerre mondiale, et, au lieu d'apprendre à nos enfants à dire en mandarin "Ne tirez pas" on préfère s'enfermer dans nos dépressions respectives. Une poignée d'entre nous a décidé de réagir, de rester droit dans leurs tongs en attendant le tsunami. Et parmi eux, votre serviteur, Oncle Tobie. Car Oncle Tobie trouve toujours un problème à vos solutions. Il répond désormais à toutes vos requêtes, traquant la raison, passant le sens à la gégène, débusquant l'objectivité dans le maquis du conscient, traitant le mildiou de vos angoisses à la bouillie bordelaise de son instinct.
Oncle Tobie vous répond.



Cher Oncle Tobie, 
tout d'abord vous remercier pour ce que vous faites pour nous. Quand il n y a plus d'espoir, il y a encore Tobie. Vous êtes notre planche de salut, la boîte de raviolis au fond du placard quand il n'y a plus rien. Je m'appelle Colin M., et suis ostréiculteur à Marrennes Oléron, mais ce n'est pas ça, mon problème. Les fêtes se sont bien passées, globalement les gens continuent à manger des huîtres, c'est comme ça depuis l'antiquité, la marge bénéficiaire a été satisfaisante, les vacances à l'île Maurice ne sont pas compromises, vous voyez, le problème n'est pas là non plus. J'en viens au fait. J'ai rencontré Olga sur la plage des Saumonards l'été dernier. je fus séduit au premier regard. Olga est la distinction née. Sa manière de dédaigner le serveur qui lui amène un déca, en baillant, les infimes variations de ses ondulations postérieures, sa froideur minérale, un peu à la Garbo, sa manière subtile d'entrouvrir les lèvres comme pour un baiser volé, la lenteur, l'économie de ses gestes subtils,tout concourait à en devenir fou amoureux. Certes, on pourrait s'ennuyer à la longue de ses silences prolongés. Pas moi. Vous auriez connu mon ex femme, et subi sa perpétuelle logorrhée, vous me comprendriez. Non, après mon divorce, Olga fut une aventure réparatrice, un vent iodé dans la chevelure de mon coeur, la plus belle des manières de ne pas m'enfermer dans ma coquille. Parfois on restait assis des heures, sur un banc, à lire les coefficients de marée, à regarder les mouettes se chamailler pour une boule de glace qu'un enfant aura laisser tomber. Mais la plupart du temps, le désir était trop fort. J'avais loué un petit studio pour qu'Olga ne se sente pas gênée de dormir à la maison, au début. Nous faisions l'amour tout la nuit. Offerte sur le grand lit d'algues, Olga ouvrait bien grand son manteau de conchyoline, me laissant découvrir la volupté de son corps frissonnant. Le battement de ses cils donnait la mesure du rythme de nos ébats. Je me déshabillais, m'approchais d'elle, entrais en elle. Elle refermait doucement sa grand coquille, et je ne sais pas comment elle s'y prenait, mais une vague de plaisir me réchauffait derechef. Je n'ai jamais connu une huître comme Olga. Sa taille, digne des livres des records, vous coupait le souffle. Il fallait la voir se déplacer, imperceptiblement, entre les tables d'un restaurant végétarien, avec cette grâce étrange, éthérée, d'une danseuse du Bolchoï prématurément arthritique. Sa peau, d'un vert qui rappelle les lagunes, aux reflets gris comme un ciel d'Ostende. Le cliquetis d'horlogerie suisse, quand elle se refermait comme un coffre genevois. Être en elle, c'était être bercé dans le liquide amniotique du désir, c'était l'amour fossilisé, c'était avoir un rendez vous dans le boudoir de Neptune avec Vénus. Tout allait bien, jusqu'à peu près la mort de Mercedes Sosa, la chanteuse Argentine, bien qu'il n'y eut aucune relation entre notre histoire et cette mort prématurée. C était vers le 9 Octobre, je m'en souviens. Je traversais la place d'Oléron, quand soudain une BMW décapotable s'arrêta à mon niveau. Je fus tout de suite séduit par sa peau d'un noir de geai, ses reflets de nacre, son caractère hispanique, volcanique, cette défiance, cette allure, son regard de braise, à la Ava Gardner. Son prénom n'était pas Ella, mais Irina. Je n'avais jamais vu une moule de Bouchot aussi parfaite. Il se dégageait d'elle un érotisme trouble, équivoque, bivalve. Elle avait le don, en respirant, de légèrement ouvrir son corsage, laissant apparaître une peau d'un orange soutenu, une promesse de fragrance safranée, un flamenco des effluves. Je montais dans la voiture, elle ne me regarda même pas, nous filâmes jusqu' à la plage, ne nous souciant ni du froid, ni des embruns. Nous regardâmes l'horizon, puis sans dire un mot, elle se fixa à mon pieu de chêne ( j'ai la chance d'être correctement doté), allant et venant, jusqu'à ce que j'en perde connaissance. Quand je repris mes esprits, ma conscience me brûlait les entrailles. Devais je tout dire à Olga ? Supporterait elle mon infidélité ? Depuis ce jour, Je vois Irina clandestinement. Nous nous rejoignons nerveusement dans des chambres d' hôtel, ou bien je prétexte un état de fatigue pour prendre un week end de remise en forme, loin, à Deauville, et Irina me retrouve dans mon bain à remous. Elle accepte relativement bien que je ne puisse me résoudre à faire un choix. Elle m'a envoyé encore à Noël (je prétextais d'aller fumer une cigarette sur le balcon pour consulter mes sms) un message pour me dire que nous avions le temps, que j'avais le temps. Elle a conscience qu'Olga est, sous ses dehors hiératiques, une huître sensible, qui se refermerait à tout jamais si elle était brisée par une peine de coeur. Je ne sais que faire, Oncle Tobie. Aidez moi à prendre une décision.


La réponse d'Oncle Tobie.
Voilà qui prouve qu'il n'est pas toujours aisé d'avoir l'embarras de l'anchois. Votre histoire n'est pas sans me rappeler un film de la fin des années 80, avec Sophie Marceau et Jacques Dutronc, mes moules sont plus belles que vos huîtres, ou un truc comme ça. Et bien mon cher Colin, vous semblez pris dans la nasse de l'amour. Mais c'est là la nature aventureuse de l'homme, ce marin au long cours. Je suis intimement convaincu que si nous avions autant de bras que les étoiles de mer ont de branches, nous cumulerions bien plus qu'une ou deux aventures amoureuses. Vous savez, il n'est pas facile pour une huître d'être mise au ban. Vous pourriez pourtant prendre le thon par les branchies et lui envoyer une lettre de rupture, accompagné d'un bijou, les huîtres aiment beaucoup les colliers de perles, vous savez. Mais je crois lire entre vos lignes, comme dit un bar rusé évitant les pêcheurs. L'amour, c'est un sport de combat, hameçon-cible s'abstenir. Quand on a la chance, mon cher Gautier, d'avoir à ses côtés deux beautés comme Irina et Olga, au lieu d'un thon et d'une morue, on peut, vénalement, continuer à jouer le vaudeville. Mais vous êtes tombé dans les filets du remords. Cela prouve que vous avez du coeur. Entre la raison et la passion, l'homme sera toujours écartelé. Je pense que vous n'êtes pas allé assez loin dans les retranchements de votre coeur, qu'il vous faut encore avancer, tel un saumon remontant un torrent. Bientôt, j'en suis sûr, vous nagerez dans l'eau limpide de la décision pleinement acceptée, dans la paix des sens. 
Le temps, il n y a que ça de vrai, ne vous faites pas de sushis. Et n'oubliez pas que le destin est facétieux. Vous pourriez bientôt rencontrer une noix de pétoncle, pas lourde, saine et intelligente, modeste, mais sûre, qui saura vous faire oublier les tourments cornéliens de l'amour. N' hésitez pas à me recontacter, que je puisse voir comment la mayonnaise a prise.